Sur les traces de la démolition avec Siméon Gonnet
Entretien
Siméon Gonnet
Siméon, tu es architecte et actuellement en troisième année de doctorat. Avant de revenir sur ta recherche, pourrais-tu nous dire en quelques mots, quel a été ton parcours, et ce qui t’a conduit à faire des études d’architecture et quelles ont été les étapes marquantes de celui-ci ?
Je suis diplômé de l’École nationale supérieure d’architecture de Clermont-Ferrand en 2020, établissement dans lequel j’ai suivi l’ensemble de mon cursus après le baccalauréat. Mon intérêt pour l’architecture n’est pas né d’une vocation précoce pour le métier d’architecte, mais plutôt d’un attrait pour la formation proposée par les écoles nationales supérieures d’architecture (Ensa). Hésitant alors avec une école des Beaux-Arts, l’approche du projet d’architecture comme réponse située, la dimension collective du travail, ainsi que la responsabilité que cette activité engage face aux transformations contemporaines du monde me paraissaient plus stimulantes et plus engageantes que d’autres médiums de création.
Une étape déterminante de mon parcours a ensuite été mon inscription dans le domaine d’études de master « Entre Ville Architecture Nature » (EVAN). Dans un contexte marqué par une dégradation accélérée des milieux habités sous l’effet des crises sociétales et climatiques, ce master a contribué à forger mon regard sur l’architecture, non comme une production isolée et extensive, mais comme une discipline capable d’agir par ajustement, transformation et régénération de situations existantes. Le projet y est envisagé comme un outil critique, mobilisant une culture territoriale élargie : capacité à articuler les échelles spatiales et temporelles, à penser conjointement les enjeux matériels et culturels, en renouvelant ses outils et en dialoguant avec d’autres champs du savoir et de l’action. Cette posture continue aujourd’hui de structurer mon travail de recherche.
Durant ton parcours, avais-tu en tête de poursuivre une recherche doctorale ? Comment cette envie est-elle née ?
Pas du tout ! J’avais entériné, comme beaucoup d’étudiants autour de moi, une forme d’incapacité à mener à bien des travaux rédactionnels, héritée d’une mauvaise expérience dans l’enseignement secondaire. Les bons résultats obtenus lors du rapport d’étude de licence et du mémoire de master ont contribué à me réconcilier avec l’exercice de l’écriture ; mon attachement aux sujets explorés et la curiosité qu’ils suscitaient ont fait le reste. La recherche ne se limite d’ailleurs pas au seul travail rédactionnel. La lente maturation qu’elle impose me semble constituer une expérience particulièrement enrichissante dans une discipline qui entretient souvent un rapport conflictuel et pressé avec le temps.
Tu as participé, à l’issue de ton master en 2020, à un projet de recherche au sein de l’UMR Ressources de l’Ensa Clermont-Ferrand, intitulé « Territoires du possible : résistances, initialités, archaïque » mené sous la direction de Stéphane Bonzani, Marc Antoine-Durand et Simon Teyssou. Peux-tu nous dire quelques mots sur ce projet ? En quoi la participation à ce projet a-t-elle joué un rôle dans l’envie de poursuivre une thèse en architecture ?
J’ai intégré l’équipe du projet
« Territoires du possible » durant la dernière année de ce programme. Cette recherche s’intéressait à la résurgence de pratiques dites archaïques en architecture, dans un climat d’incertitude affectant le devenir des territoires contemporains. Le dernier volet du projet observait plus particulièrement le retour en force des discours sur la « simplicité » en architecture, notion aux significations multiples — et parfois contradictoires — que nous avons tenté de mettre au jour.
Bien que largement contraint par le contexte du Covid-19, ce projet a joué un rôle déterminant dans mon envie de poursuivre en thèse. J’y ai notamment eu l’occasion de parcourir un nombre important de traités anciens d’architecture afin d’étudier les invocations de la « simplicité » et les sens que pouvait recouvrir cette expression à différents moments de l’histoire de la discipline. Il est probable que cette approche rétrospective ait contribué à conforter l’élaboration de mon sujet de recherche sur l’histoire de la démolition.
Si la question du changement climatique fait apparaître un reconditionnement des positions des architectes dans l’acte de bâtir, le regard porté à l’acte de déconstruire est encore très nouveau, bien qu’il parcourt l’histoire de l’architecture. Peux-tu nous indiquer comment s’organise méthodologiquement ta recherche ?
La difficulté d’établir une « histoire de la démolition » tient à un paradoxe central : l’histoire occidentale de l’architecture s’est longtemps constituée comme un catalogue de formes achevées, au sein duquel la démolition n’apparaît qu’en creux, servant à faire ressortir les phases de construction. Refuser de réduire cette activité à une simple valeur d’absence suppose dès lors un déplacement méthodologique : écrire une histoire de la démolition implique nécessairement de se défaire d’une certaine construction linéaire et monolithique de l’histoire.
De nombreux travaux ont déjà ouvert cette voie. Mon travail s’inscrit plus spécifiquement dans le prolongement des recherches contemporaines en histoire de la construction, qui opposent à une lecture statique de l’architecture — entendue comme succession ordonnée de formes closes — une temporalité dynamique du bâti, faite de transformations, d’usures, d’entretiens et de démolitions. Cette approche peut s’appuyer sur des observations matérielles de réemploi, sur des outils de datation issus de l’archéométrie, ou encore sur des sources textuelles relatant, souvent de manière indirecte, ces processus de transformation.
N’étant ni archéologue ni historien, mon travail ne vise pas à compléter ces recherches, mais à interroger ce qu’elles déplacent dans la manière dont notre discipline envisage le rôle de la démolition dans le temps. Il ne s’agit donc pas tant de « faire l’histoire de la démolition » que d’éclairer ce que ces nouvelles connaissances sont susceptibles de produire dans notre manière de penser l’histoire.
Ta recherche s’inscrit dans plusieurs recherches portées au sein de l’OCS, dont celle de ton directeur de thèse, Paul Landauer, qui a fait de la ruine son terrain d’exploration. Peux-tu nous dire comment s’est opéré le choix d’inscrire tes travaux entre les deux unités de recherche de l’Ensa Clermont (UMR Ressources, sous la direction de Stéphane Bonzani) et celle de l’OCS ? En quoi ce double ancrage apporte des orientations nouvelles ou te permet de te confronter ?
J’ai rencontré Stéphane Bonzani en suivant ses enseignements à l’ENSACF. Les travaux de Paul Landauer m’ont été donnés à lire en 2019, sur la recommandation d’un ancien enseignant de la filière “Transformations”, Jean-Dominique Prieur. Tous deux ont consacré un ouvrage, issu de leurs mémoires inédits d’Habilitation à Diriger des Recherches (ndlr: l’Habilitation à Diriger des Recherches est un diplôme national de l’enseignement supérieur qu’il est possible d’obtenir après un doctorat permettant notamment, d’encadrer des thèses de doctorat), publiés respectivement en 2023 et 2025. Mon travail hérite d’un ensemble de thèmes et de problématiques suivies par Paul et Stéphane dans leurs recherches respectives : interrogation conceptuelle et historique sur la notion de création, de durée et de transformation en architecture. Mon rapport à la recherche est également en partie façonné par la pédagogie qu’ils ont déployée dans leurs institutions respectives, d’abord à mon endroit comme étudiant, puis comme enseignant. Il m’est donc difficile d’isoler précisément leurs apports autrement que par les références explicites à leurs travaux dans la thèse. La proximité de leurs champs respectifs à l’histoire pour Paul Landauer et la philosophie pour Stéphane Bonzani éclaire également la familiarité de mon travail avec ces deux disciplines.
Ton travail, qui interroge le geste architectural, prend racine dans un dialogue interdisciplinaire : tant par les travaux que tu mobilises dans cette "histoire de la démolition", que dans les projets de recherche que tu esquisses avec d’autres jeunes chercheurs. Pourrais-tu nous en dire davantage sur cette posture "à la croisée des disciplines", et sur ce que cela apporte à ta recherche ?
Il ne me semble pas surprenant que des architectes — habitués à coordonner des savoir-faire qu’ils ne maîtrisent pas entièrement — cherchent à s’entourer de professionnels issus d’autres champs disciplinaires dans le cadre d’une recherche. Il ne s’agit pas de suggérer que la recherche en architecture serait dépourvue de savoirs qui lui sont propres, pas plus qu’un édifice ne saurait se réduire à une simple addition de compétences professionnelles, mais plutôt de souligner un rapport singulier à la fabrication des connaissances (c’est tout du moins une caractéristique que nous pourrions tenter donner à la recherche « par » l’architecture en distinction au régime du « pour » et du « sur »). Par ailleurs, la crise environnementale a joué ces dernières années un rôle moteur dans le décloisonnement des savoirs. Face aux enjeux systémiques qu’elle soulève, et dans un contexte marqué par une montée de positions de plus en plus hostiles au monde universitaire — face auxquelles il devient nécessaire de faire front commun — il me paraît particulièrement fécond de tisser des liens entre disciplines engagées dans la recherche de réponses collectives à ces crises.
Au moment de finir cet entretien, nous avons vu se dessiner, à travers ton intérêt et ton engagement, la nécessité de comprendre les nouvelles formes que la pratique architecturale déploie pour répondre aux enjeux de notre société moderne. Nous souhaiterions te demander comment cette expérience de recherche participe à ce positionnement, sur ta pratique de jeune architecte ? Comment l’a-t-elle façonnée ?
Dans de nombreux profils d’architectes-chercheurs, la pratique précède l’exercice de la recherche, laquelle vient souvent analyser a posteriori le travail du praticien. Dans mon cas, la situation est inversée : la recherche a précédé la pratique. Il s’agit pour moi aujourd’hui de comprendre en quoi les connaissances acquises dans le cadre de mon parcours doctoral sont susceptibles de nourrir une pratique encore en formation.
Un premier effet tangible tient à l’importance croissante qu’ont prise, dans mon travail, les questions de démolition et de gestes de soustraction. Au cours des deux dernières années, j’ai notamment collaboré à une étude urbaine portant sur la découverture et la démolition d’un ensemble de logements sociaux attenants à des territoires ruraux marqués par des dynamiques de décroissance, ainsi que sur la reconstruction d’un patrimoine industriel partiellement détruit par un incendie, dont la réhabilitation entretient un dialogue assumé avec sa propre ruine. Ces thématiques liées aux « savoir-défaire » ou au devenir des ruines, encore marginales dans la pratique contemporaine, me semblent appelées à structurer de manière croissante les manières d’intervenir sur les territoires, à mesure que s’imposent les limites matérielles, sociales et environnementales de notre époque.
Dans le cadre de ses bulletins annuels, l'OCS donne la parole à certains chercheurs pour parler de leurs parcours de recherche.
Propos recueillis par Isaline Maire en janvier 2026

✱ Siméon Gonnet est architecte, doctorant en architecture à l’OCS (Ensa Paris-Est) de l'Université Gustave Eiffel et à l'UMR Ressources (Ensa Clermont-Ferrand). Elle poursuit une thèse sous contrat doctoral du Ministère de la Culture depuis 2023.
→ Illustration
deux régimes de sédimentation, montage de Siméon Gonnet 2025 de haut en bas : coupe du tunnel de la ligne 7 bis sous le parc des Buttes-Chaumont, Archives ADEMAS, plan du parc des Buttes, E. Del Hochreau, J. Rothschild, 1867 et Section drawing from Jericho, Kenyon, 1981, Plan de Jericho, Fulcran Vigouroux, 1912.