École d’architecture
de la ville & des territoires
Paris-Est

Au fil de l'eau qui court avec le collectif L'eau Brute



Entretien
Bulletins de l'OCS

Camille, Julie et Pauline, vous êtes chercheurs associés à l’OCS depuis juillet 2024. Pourriez-vous vous présenter succinctement, ainsi que vos parcours pluridisciplinaire, et nous expliquer la genèse de votre collectif, "L’eau Brute" ?
Pauline Soulenq, je suis architecte, diplômée de l’École nationale supérieure d’architecture de Clermont-Ferrand en 2018 du master EVAN. J’ai également suivi la formation du Diplôme Spécialisé d’architecte-urbaniste (DSA) au sein de l’École d’architecture de la ville & des territoires Paris-Est qui m’a permis d’approfondir cet enseignement pluridisciplinaire tout en se confrontant aux enjeux de la commande réelle. Depuis 2020, elle mène en parallèle une activité de praticienne dans le champ de l’architecture et une activité d’enseignement à l’Ensa Paris-Est et à l’ETH de Zurich.
Julie Maillard, je suis diplômée de l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Clermont-Ferrand en 2018, et j’ai ensuite poursuivi ma formation avec un DSA d’architecte-urbaniste, avant de réaliser mon Habilitation à la maîtrise d’oeuvre en son nom propre (HMONP) dans cette même école. En 2023, j’ai complété cette formation par un Certificat d’études supérieures paysagères à l’École Nationale Supérieure de Paysage de Versailles, avant de cofonder en 2024, l’agence SUO Paysage et Territoire. Aujourd’hui, parallèlement à cette pratique, j’enseigne dans les écoles d’architecture de Clermont-Ferrand et de Paris-Belleville.
Camille Lot, je suis artiste, musicien, plasticien et architecte. Ma pratique expérimente les formes et bruits issus des eaux troubles, des lieux incultes humides de marécages, grottes, cascades, sources, des architectures et liturgies sacrées. Diplômé de l’École d’architecture de la ville & des territoires Paris-Est en 2017, j’ai ensuite réalisé mon HMONP à l’École d’architecture Paris-Malaquais en 2023. Depuis, je mène à la fois une activité d’artiste, d’architecte, de recherche et d’enseignement.

Nous nous sommes rencontrés dans le cadre universitaire, d’abord à l’École d’architecture de Clermont-Ferrand, et à travers nos missions d’enseignement au sein de l’École d’architecture de Paris-Est. La diversité de nos parcours constitue une complémentarité nourrie de croisements et de résonances. De ces échanges, est née l’envie de faire collectif, de mettre en commun nos regards et nos pratiques. Nos conversations ont révélé un intérêt partagé pour les enjeux de l’eau - dans ses multiples formes - et pour la manière dont cette ressource traverse et façonne nos pratiques. Cette attention commune nous a conduit à être lauréats de l’appel à projet du Pavillon de l’Arsenal « FAIRE Paris » en 2023, pour une recherche qui prendra la forme d’une exposition.

Le collectif « L’eau brute » est né d’une volonté de rendre visible l’eau brute et les systèmes urbains qui la traite mais également de sensibiliser l’habitant à sa présence et à son cycle. Pourriez-vous tout d’abord nous expliquer ce que vous nommez « eau brute » ? Et ensuite, pourriez-vous nous indiquer, à quelles échelles et suivant quels dispositifs, cette « eau brute » est-elle lisible, repérable, traçable ?
L’eau brute est celle désignée impropre à la consommation humaine.
Notre recherche ambitionne de la révéler en racontant son histoire et ses formes, et en l’envisageant comme un outil d’adaptation au changement climatique par des dispositifs architecturaux et paysagers permettant d’augmenter la biodiversité et la fraîcheur urbaine, en économisant l’eau potable, et en imaginant de nouveaux usages pour rendre accessible cette ressource.
L’eau brute se manifeste sous différentes formes : eau bleue, eau verte, eau brune et traverse plusieurs strates : les sous-sols, les anthroposols, les surfaces et l’atmosphère.
S’intéresser à l’eau implique de la considérer à l’échelle de son bassin-versant, celui de la Seine jusqu’à l’édifice parisien.
Nous souhaitons rendre visible l’eau brute par une approche volontairement transcalaire propre à nos disciplines : à travers ses formes, ses échelles et ses usages, et interroger de manière prospective des alternatives pour renouveler et amplifier notre rapport à ce bien commun.

En cherchant à rendre visible “l’eau qui court” dont parlait Gaston Bachelard dans L’eau et les rêves (1941), quel est l’enjeu que vous souhaitez révéler ?
Bachelard est à la fois rationaliste et poétique. Notre démarche vise à considérer l’eau non pas comme un simple élément technique de l’espace urbain, mais comme un processus dynamique, fluctuant et intermittent. À l’image d’un paysage de marée, l’eau se manifeste par occasions, sans revendiquer la permanence : elle apparaît, disparaît, puis laisse derrière elle les traces de son passage - sur les murs, autour des toitures, dans les jardins, sous la roche elle-même - constituant autant de témoins discrets d’un univers à la fois immergé et émergé.
Rendre perceptible cette « eau qui court » revient à interroger les cycles hydrologiques actuels et futurs dans des territoires fortement urbanisés, comme le Grand Paris, où l’eau est le plus souvent dissimulée, fragmentée ou canalisée. Nous revendiquons une démarche située au croisement des disciplines, mobilisant à la fois des connaissances architecturales, paysagères et urbaines ainsi que des données sensibles.
Nous pensons que l’imaginaire de l’eau brute, tout comme celui des désordres qu’elle engendre, doit évoluer. Cette exposition invite à repenser les cycles de l’eau en s’appuyant sur les héritages territoriaux et techniques, tout en ouvrant sur de nouvelles perspectives. Elle affirme l’eau comme un bien commun fondamental, capable de façonner les paysages, de soutenir la biodiversité, de générer des usages et de répondre aux enjeux du changement climatique.
Ressource essentielle au vivant, l’eau traverse et relie les différentes strates de l’épaisseur terrestre, de la lithosphère à la biosphère et de l’hydrosphère à l’atmosphère. Selon le concept de stratification élaboré par Deleuze, l’enjeu ici n’est pas d’abolir les strates, mais de circuler entre elles pour créer de nouvelles lignes de fuite, de nouveaux agencements. Pensée comme une traversée, l’exposition s’attache à articuler les multiples expressions de l’eau brute, ses trajectoires, ses rythmes, ses perceptions, ainsi que les récits et imaginaires qu’elle suscite.

Vous trois êtes à la croisée de plusieurs disciplines, entre architecture, paysage, urbanisme et art sonore et visuel. Quels méthodes et outils avez-vous mis en place pour rendre visible ?
Notre méthodologie s’inscrit à la croisée de plusieurs disciplines. Elle repose sur l’élaboration d’un atlas stratigraphique organisé à partir des différentes strates traversées et mobilisées par l’eau. Véritable outil d’analyse et de compréhension, il compile les différentes formes de l’eau brute et organise la connaissance
Cette analyse stratigraphique en quatre couches est inscrite dans un protocole systématique qui regarde le territoire géographique dans son épaisseur. Les eaux des sous-sols sont celles contenues dans les nappes phréatiques, les puits, les aquifères. Les eaux des anthroposols sont celles présentes dans les sols fabriqués par l’homme, celles des réseaux d’eau non-potable, des systèmes d’irrigation, en sous-face de la ville, dans les bouches, regards, réservoirs. Les eaux de surface sont toutes les eaux visibles des rivières, des lacs, et des canaux, l’eau aussi bien dormante ou ruisselante. Les eaux atmosphériques proviennent des nuages et des précipitations ; elles regroupent aussi bien les eaux de toiture que l’humidité issue du point de rosée et la bruine.
De l’organisation stratigraphique de l’atlas émergent, à l’altitude de la ville, des lieux d’interfaces entre ces différentes strates. Ces points de contact correspondent aujourd’hui principalement à des éléments architecturaux, urbains ou paysagers. Leur relevé a permis de constituer un corpus de références sur l’eau brute à l’échelle parisienne.

Par quels dispositifs votre recherche rendra visible ces formes, interactions et modalités de présence de l’eau brute dans nos espaces de vie ? Pourriez-vous nous parler des modalités d’exposition qui ponctueront votre travail ?
Notre recherche part du constat, établi d’après les prévisions du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), de la raréfaction et de l’imprévisibilité de la ressource en eau sur le territoire du Grand Paris. Dans ce contexte de stress hydrique en lieu urbain dense, l’humidité se manifeste non plus comme une nuisance mais comme une richesse - son corollaire, l’eau brute apparaît comme une ressource précieuse. En effet, l’humidité de l’air joue un rôle majeur dans la perception du confort thermique. Maintenir ce taux implique de restituer le cycle naturel de l’eau - précipitation, infiltration, évaporation - et de préserver le réseau de vides proliférateurs : fissures des sols, porosités du végétal, irrigations construites, perméabilité des matériaux. Notre démarche propose au visiteur d’expérimenter l’humidité à travers des prototypes, fondés sur des scénarios prospectifs de l’évolution du climat et des ressources en eau, afin d’imaginer des stratégies d’adaptation low-tech pour la ville. L’objectif n’est pas de transformer radicalement le paysage parisien, mais de négocier une relation parfois ambivalente entre les creux mis à disposition par la ville étanche et les vides restitués par la ville poreuse.

Votre recherche s’inscrit dans le cadre des activités de l’unité de recherche de l’OCS. En quoi cette insertion dans l’écosystème du laboratoire a permis des liens dans ce projet ?
L’inscription de ce travail au sein de l’unité de recherche de l’OCS nous a donné l’opportunité de poursuivre et renforcer les liens que nous avons tissés dans le contexte de l’école, tant sur le plan culturel, par une participation active aux débats disciplinaires favorisant la circulation des savoirs, que sur le plan pédagogique, à travers des expériences d’enseignement menées avec les étudiants autour de la thématique de l’eau brute. Ces différentes interactions ont pu asseoir notre démarche de manière plus scientifique et ont permis d’articuler certains enjeux autour de thématiques spécifiques au laboratoire de l’OCS. Cette perméabilité entre savoirs académiques et savoirs pratiques caractérise l’approche transversale qui nous unit et celle qui caractérise l’Ensa Paris-Est.

Dans le cadre de ses bulletins annuels, l'OCS donne la parole à certains chercheurs pour faire un focus sur une recherche parmi celles de l'unité.
Propos par recueillis par Isaline Maire en janvier 2026

Le collectif L'eau Brute est composé de :

Camille Lot est architecte, artiste, musicien et plasticien, membre associé de l'OCS (Ensa Paris-Est, Université Gustave Eiffel).

Julie Maillard est architecte, urbaniste, cofondatrice de l'agence SUO Paysage et Territoire, enseignante à l'Ensa Paris-Belleville et Clermont-Ferrand, membre associée de l'OCS (Ensa Paris-Est, Université Gustave Eiffel).

Pauline Soulenq est architecte, urbaniste, maîtresse de conférences associée à l'Ensa Paris-Est, membre associée de l'OCS (Ensa Paris-Est, Université Gustave Eiffel).


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Prototype, Image conceptuelle, Collectif L'Eau Brute