École d’architecture
de la ville & des territoires
Paris-Est

À la poursuite des espaces éphémères avec Silvia Groaz



Entretien
Bulletins de l'OCS

Silvia, tu es architecte et historienne de l’architecture. Tu as soutenu en 2021 une thèse de doctorat en histoire et théorie de l’architecture consacrée à la culture architecturale de l’après-guerre, et tu es aujourd’hui maîtresse de conférences à l’Ensa Paris-Est et chercheuse au laboratoire OCS. Pourrais-tu nous indiquer quel a été ton parcours universitaire, et ce qui t’a conduit vers l’architecture, et plus particulièrement, à entreprendre une thèse de doctorat sur ce thème ?
J’ai entamé mon parcours de licence à l’Accademia di Architettura de Mendrisio (USI), avant de poursuivre un master à l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), puis de me spécialiser en histoire de l’architecture à la Bartlett School of Architecture (UCL), en Angleterre. Cette double formation - entre projet et histoire - m’a appris à considérer l’architecture comme un lieu central de fabrication de la culture et, à ce titre, comme un accès privilégié à la compréhension de la circulation, de la traduction et des processus de formation des savoirs. Mon intérêt pour l’architecture, et pour ses histoires, nourrit une ambition transdisciplinaire, à l’articulation entre fabrication matérielle et production de discours. C’est cette problématique qui m’a conduite à entreprendre un doctorat.

Pourrais-tu nous dire en quelques mots, quel a été ton parcours de thèse de doctorat et le sujet de ta recherche ?
J’ai réalisé ma thèse de doctorat à l’EPFL (LTH3, dir. Roberto Gargiani), soutenue en 2021 et intitulée New Brutalism: The Invention of a Style (publiée par EPFL Press, 2023). J’y montre que le « brutalisme » n’est pas qu’une affaire de béton apparent. Au contraire, il s’agit tout d’abord d’une entité plurielle, issue d’une construction critique faite de controverses, d’idéologies politiques, de matériaux, de rêves de villes et d’échanges avec les arts (de l’Art brut au Pop Art, de la poésie concrète au cinéma). Ce travail s’appuie sur un vaste corpus d’archives en Europe et aux USA (ou j’ai été visiting scholar à Columbia University), et de revues internationales afin de reconstituer, pas à pas, la fabrique d’un discours qui migre de pays en pays, se contamine à différentes cultures architecturales, jusqu’à devenir presque méconnaissable dans ses dernières pérégrinations. Il reste pourtant d’une grande actualité si l’on pense à l’ambition d’une économie de matière, et à une architecture pensée entre « shelter » et « environment », pour reprendre les termes des Smithsons. Cette recherche m’a également montré que les catégories architecturales sont en constante évolution, et qu’elles servent tout à la fois à construire et déconstruire les discours, car elles condensent les débats dont elles sont issues.

Après ton doctorat, tu as mené différentes recherches en tant que post-doctorante à l’Université catholique de Louvain et Yale University et chercheuse résidente à l’Institut Suisse de Milan. Peux-tu nous en dire davantage sur ces expériences, et la manière dont elles ont nourri ton parcours ?
Après la thèse, j’ai obtenu un financement de mobilité du Fonds national suisse (FNS), qui m’a permis d’être collaboratrice scientifique à l’UCLouvain puis postdoctoral fellow au département d’histoire de l’art de Yale University. J’y ai approfondi l’émergence, au cours des années soixante, de la notion d’« environnement sensoriel » et les expérimentations avec des formes transcalaires d’architecture qui dépassent la dimension du seul bâtiment, notamment à travers les œuvres et expérimentations d’Hans Hollein. Cette enquête m’a conduite à interroger les limites de l’architecture et sa notion « extensible » aux territoires de l’art contemporain, de la performance, de l’histoire de la technologie, mais aussi de cultures anthropologiques et ésotériques qui, à cette époque, remettent au centre le corps, ses sens et ses perceptions.
À l’Institut suisse de Milan, j’ai poursuivi ces mêmes questions en les déplaçant vers une autre échelle, celle de l’architecture d’intérieur et de l’histoire matérielle. J’y ai mené une recherche sur l’artiste, architecte et designer italienne Nanda Vigo, dont le travail, situé à la frontière entre art, design et architecture, radicalise précisément cette réflexion sur les seuils et les limites de l’architecture en la reformulant comme expérience sensorielle, environnementale et « exotérique » (cette recherche sera publiée par la maison d’édition Birkhäuser en 2026).

Ton parcours, profondément marqué par plusieurs expériences internationales, t’a amené à côtoyer plusieurs institutions de recherche et différentes universités. En quoi, ces expériences plurielles t’ont formée en tant que chercheuse en architecture ?
Ma formation entre la Suisse, l’Angleterre et mes séjours à Columbia University, Yale University, l’UCLouvain- ainsi que, plus largement, le travail mené avec des réseaux et des fonds d’archives variés m’a donné une méthode résolument transnationale qui vise à croiser les traditions académiques, et à restituer un discours dans lequel l’architecture est vue comme un territoire inévitablement traversé par des perspectives multiples (artistiques, politiques, anthropologiques). Cette circulation m’a rendue attentive aux médias et à la traduction des idées d’un contexte à l’autre, mais m’a aussi exposée à des formes pédagogiques diverses, que j’essaie de mettre en pratique dans mes cours à l’ENSA Paris-Est.

Les thèmes de tes recherches témoignent aussi de ces multiples expériences, et t’amènent aujourd’hui à questionner, différentes démarches et méthodes (démarche historiographique dans la construction du brutalisme qui a été l’objet de ta thèse ; les formes et représentation de l’espace urbain, dans tes recherches actuelles ; mais aussi des recherches retraçant les trajectoires plus individuelles, d’architecte, d’artiste et de designer comme Nanda Vigo). Pourrais-tu nous en dire davantage sur ces travaux et les méthodes qui leurs sont liées, et en quoi, ils ont nourri tes enseignements, ou les recherches que tu poursuis actuellement ?
Mes recherches s’inscrivent dans une continuité méthodologique qui croise plusieurs échelles d’analyse, du discours théorique aux pratiques individuelles, des imaginaires urbains à la matérialité des objets. La démarche historiographique, attentive à la fabrication des discours architecturales, à leurs glissements d’un contexte à l’autre m’a appris à lire l’architecture à travers ses médiations (archives, corpus éditoriaux, controverses publiques, réseaux de circulation des idées). Mes recherches sur les temporalités et représentations de l’espace urbain prolongent cette méthode en l’ouvrant à l’étude des médias visuels et des pratiques artistiques qui contribuent à façonner les imaginaires de la ville. J’y articule lectures croisées, entretiens, analyse de revues, histoire urbaine et histoire culturelle, afin de comprendre comment les récits, les dispositifs et les expériences sensibles participent à redéfinir ce que l’on considère comme « urbain », en mettant en crise ses temporalités conventionnelles. Les enquêtes plus monographiques, comme celle consacrée à Nanda Vigo, me permettent d’explorer une dimension plus intime et transdisciplinaire. À travers une trajectoire individuelle, il devient possible de lire en creux les grands courants de l’histoire. La manière dont une vie traverse, déplace et parfois contredit les frontières entre art, architecture et design révèle les tensions, les déplacements et les recompositions plus larges qui travaillent la culture architecturale d’une époque. Ce travail engage une attention particulière à la culture matérielle ainsi qu’aux sources orales et aux archives « mineures » qui documentent des pratiques souvent marginalisées dans les récits dominants. Ces différentes méthodes nourrissent aujourd’hui mes enseignements à l’ENSA Paris-Est. Elles m’amènent à transmettre une approche où l’architecture n’est jamais isolée, mais située à l’intersection de savoirs multiples. J’essaie ainsi d’encourager les étudiant-e-s à mobiliser des sources variées, en replaçant les projets dans leur contexte culturel, et en considérant l’architecture comme un champ vivant, traversé par des conflits, des sensibilités et des imaginaires.

Depuis 2024, tu es chercheuse permanente à l’OCS. Pourrais-tu nous en dire davantage sur les recherches que tu mènes, et tes projets à venir ?
Au sein de l’OCS, je développe une recherche sur la « ville éphémère » qui vise à explorer comment des événements, des dispositifs temporaires et collectifs réécrivent la ville et ses hiérarchies. Ce projet part du constat que ce qui construit la ville ne se réduit pas à des structures et infrastructures pérennes. Au contraire, depuis ses origines, la ville dite « permanente » est superposée à de couches d’éphémère qui sont construites et déconstruites, qui interrompent, déplacent ou réécrivent les usages ordinaires des espaces urbains. Il s’agit d’une enquête trans-échelles (des objets à l’échelle de la ville) et diachronique qui relie matérialité, corps et politiques urbaines et qui questionne à la fois la culture urbaine et matérielle. Dans le cadre de ce travail, j’organise actuellement, en collaboration avec Beatrice Lampariello (UCLouvain), une première journée d’étude qui se tiendra en juin 2026. Elle rassemblera des chercheurs et chercheuses travaillant sur la matérialité de l’éphémère à travers différentes périodes et géographies.

Aujourd’hui, ton parcours offre à voir une manière de faire de la recherche en architecture, et éclairera certainement des horizons possibles, à de jeunes étudiants, ou doctorants, sur leurs propres conceptions et intuitions pour poursuivre dans cette voie. Nous souhaiterions te demander ce que tu identifierais, comme fil d’Ariane, dans ton parcours universitaire ou dans tes aspirations, qui aurait construit tes recherches, que tu aurais peut-être poursuivi à travers tes multiples expériences, ou qui se serait révélé, au fur et à mesure ?
Si je devais identifier un fil d’Ariane dans mon parcours, ce serait sans doute l’idée que l’architecture est avant tout un dispositif relationnel, plus qu’un simple assemblage de formes ou une discipline circonscrite. Depuis mes premières recherches sur le brutalisme jusqu’aux environnements sensoriels des années 1960, des intérieurs de Nanda Vigo aux dispositifs urbains éphémères, j’ai été guidée par une même intuition : l’architecture fabrique des relations entre matériaux, corps, techniques, discours, mais aussi entre des mondes culturels parfois éloignés. Cette conviction m’a poussée à suivre des chemins transversaux, à déplacer les frontières disciplinaires, à faire dialoguer archives, images, théories, perceptions et expériences. Avec le temps, elle s’est affirmée comme une quête visant à comprendre comment l’architecture organise des sensibilités, recompose des usages et contribue, à différentes échelles, à inventer des formes de vie partagées.

Dans le cadre de ses bulletins annuels, l'OCS donne la parole à certains chercheurs pour parler de leurs parcours de recherche.
Propos par Isaline Maire en janvier 2026

Silvia Groaz est architecte et historienne de l’architecture, docteure en histoire de l'architecture, maîtresse de conférence en histoire des cultures architecturales à l’Ensa Paris-Est et membre permanente de l'OCS (Université Gustave Eiffel) et chargée de cours à l’Université de Liège en Belgique.











→ Illustration
"The Assembly of Histories: Majma' al-Tawarikh”, manuscrit timouride (Iran, Afghanistan, Inde), 1305–1475, Yale University Art Gallery