À la recherche des formes d'inconfort avec Marion Boisset
Entretien
Bulletin de l'OCS
Marion, tu es architecte. Pourrais-tu nous indiquer quel a été ton parcours universitaire, et ce qui t’a conduite vers l’architecture, et plus particulièrement, à entreprendre une thèse de doctorat en architecture ?
J’ai étudié l’architecture à La Cambre, à Bruxelles, dans un contexte où le projet s’élabore souvent en dialogue avec la théorie, le dessin, l’écriture et d’autres champs.
À l’issue de mes études, j’ai travaillé pendant environ quatre ans en agence d’architecture, tout en développant parallèlement des projets personnels. Cette période de pratique a été déterminante, elle m’a permis d’éprouver concrètement les cadres de la discipline, mais aussi de laisser émerger, dans le temps long, des questionnements qui n’étaient pas toujours formulables dans l’urgence du projet. La recherche était déjà présente, en arrière-plan, comme une manière de relire ce que je faisais, de continuer à lire, à observer, à accumuler des références.
La décision d’entreprendre une thèse ne correspond donc pas à un changement de trajectoire, mais plutôt à un déplacement. Pour moi, la thèse n’est pas tout à fait distincte de la pratique : elle en constitue une autre modalité. Aujourd’hui, même si la recherche doctorale occupe la majorité de mon temps, je la considère comme un support qui nourrit ma pratique d’architecte, plutôt que comme un champ séparé.
Pourrais-tu nous indiquer ce qui t’a conduite à t’intéresser à la notion de confort ?
Cette question s’est imposée progressivement, au croisement de mes références, de mes expériences de projet et de mes lectures. Le confort est aujourd’hui omniprésent en architecture, notamment dans les problématiques contemporaines.
Le confort n’est pas un état naturel : c’est une construction historique, culturelle et technique, qui organise nos manières d’habiter, de nous déplacer, de percevoir l’espace. Il façonne des automatismes, des routines, et un rapport à l’espace déterminé ; l’inconfort, à l’inverse, permet de rendre visibles ces mécanismes. Il engage le corps, et fait apparaître des relations qui restent habituellement invisibles. Au-delà des enjeux climatiques ou énergétiques, la question du confort et de l’inconfort interroge notre rapport au corps - individuel mais aussi social - à l’effort, à l’indétermination, à la négociation.
L’inconfort reste encore peu défini comme un concept à part entière en architecture, alors même qu’il traverse de nombreux champs disciplinaires. Ma recherche part de ce manque : tenter de donner une épaisseur théorique et spatiale à cette notion, non pas pour valoriser la gêne ou la privation, mais pour en faire un outil critique.
Pourrais-tu nous décrire en quelques mots ton sujet de recherche ?
Ma recherche porte sur ce que j’appelle - pour l’instant - l’inconfort délibéré. J’y fais l’hypothèse que certaines formes d’inconfort, lorsqu’elles sont intentionnelles, situées et mesurées, peuvent constituer une ressource plutôt qu’un défaut à éliminer.
Ce qui m’intéresse particulièrement, c’est la zone indéterminée entre confort et inconfort : un espace de tension, d’écart, où l’architecture ne cherche ni à produire un état lissé, ni à imposer une difficulté, mais à maintenir une forme d’instabilité féconde. Dans cette zone, l’architecture cesse de tout anticiper pour laisser place à des frictions, des ajustements, des situations négociées, parfois des dysfonctionnements ou des erreurs qui transforment notre relation à l’espace et au corps.
À travers l’analyse de dispositifs architecturaux, je cherche à comprendre comment ces écarts peuvent devenir des outils de projet, capables de réactiver l’attention, mais aussi de redistribuer les usages sociaux et de questionner les normes contemporaines de l’habitat.
Tu as travaillé en agence d’architecture avant de te lancer dans un parcours doctoral. Pourrais-tu nous indiquer en quoi ces expériences ont nourri la construction de ton sujet ?
Le travail en agence a été important dans la construction de mon sujet, car il m’a permis d’observer la manière dont le confort s’impose souvent comme une évidence difficile à questionner. Les normes, les réglementations, les attentes des commanditaires tendent à produire des espaces lisses, prédictibles, où toute variation est perçue comme un risque ou un dysfonctionnement.
C’est dans l’écart entre les ambitions du projet et les usages réels que mes interrogations ont émergé. Il existe des situations où des espaces très performants sur le plan technique produisent pourtant une forme d’appauvrissement de l’expérience, une réduction de l’engagement des corps et des pratiques, ainsi que des formes sociales très normées, difficiles à déplacer.
À côté à cette pratique, je me nourrissais de différentes lectures et de références théoriques issues de différents champs, qui faisaient grandir ces questionnements. La thèse s’est ainsi construite comme un prolongement de cette double expérience - pratique et théorique - en prenant le temps de formuler ce qui restait souvent implicite.
Pourrais-tu nous parler de la méthode de recherche que tu as développée et comment s’est-elle construite ?
Ma méthode de recherche se construit progressivement, à travers de nombreux allers-retours entre théorie, analyse de projets et hypothèses spatiales. Il n’y a pas véritablement de début ni de fin : ma recherche fonctionne par déplacements successifs, par ajustements.
Je travaille à partir du centre même de ma recherche - les éléments de l’inconfort - autour desquels se sont organisées différentes strates de réflexion. J’ai ainsi structuré un cadre analytique qui articule plusieurs dimensions : les théories critiques contemporaines du confort, l’analyse de dispositifs architecturaux, et la formulation d’hypothèses.
Pour rendre cette recherche navigable, j’ai fabriqué plusieurs outils que j’alimente, déplace ou renouvelle en permanence, un atlas, un glossaire, une chronologie théorique. Ces dispositifs sont moins des outils de classement que des instruments de lecture, permettant de croiser disciplines, échelles et temporalités. Ils nourrissent une pensée du projet sans jamais s’y traduire de manière linéaire : il s’agit plutôt d’un dialogue, parfois indirect, entre recherche, pratique et projet.
Parallèlement à ta recherche doctorale, tu effectues une mission d’enseignement à l’ENSA Paris-Est. Pourrais-tu nous indiquer dans quels enseignements tu interviens et le lien avec ton parcours ? Établis-tu des liens entre tes enseignements et ton sujet de recherche ?
Cette année, en master, j’enseigne au sein de l’équipe de projet dans le cadre du studio Fragments (S9), où le travail se construit à partir d'une recherche, en croisant plusieurs échelles simultanément. Les étudiants sont amenés à faire dialoguer théorie et pratique, à produire des liens entre analyse, récit et projet.
J’interviens également dans le cadre du séminaire de mémoire de licence, où j’encadre un groupe autour de la thématique confort–inconfort. Les étudiants y explorent cette notion à travers une question personnelle, qu’ils développent de manière critique.
Enfin, en première année, j’enseigne le dessin dans le cadre du TD de représentation. Il s’agit pour les étudiants de développer un regard critique par le dessin, d’explorer différents outils, et de comprendre comment l’expression graphique constitue un langage à part entière.
Le lien avec ma recherche n’est pas immédiat, mais le croisement des champs - théorie, projet, représentation - occupe une place importante dans ma manière de travailler et construit à la fois mon enseignement et ma recherche.
Tu interroges la notion de confort dans tes recherches de manière pluridisciplinaire. Pourrais-tu nous en dire davantage sur l’intérêt, dans notre discipline, d’éclairer ce concept aujourd’hui ?
Le confort est un concept fondamental de l’acte d’habiter, mais il est souvent abordé en architecture comme une donnée technique ou normative, rarement comme un objet critique. Dans un contexte de crises énergétiques, climatiques, mais aussi sociales, cette notion mérite d’être profondément réinterrogée.
L’inconfort - comme le confort - n’est ni universel ni neutre : il repose sur des formes et des attentes sociales intériorisées. En l’éclairant de manière pluridisciplinaire - en mobilisant l’histoire, la sociologie, la théorie des pratiques - il devient possible de le penser autrement que comme un simple objectif de performance.
Il s’agit alors de déplacer le confort d’un régime automatique vers un régime négocié, où les corps et les usages redeviennent actifs. Le concept d’inconfort délibéré ouvre ainsi une voie pour penser des espaces plus attentifs aux formes sociales, aux corps, aux variations, et capables de proposer des manières d’habiter moins stables, plus ouvertes.
Quel fil d’Ariane identifierais-tu dans ton parcours, qui aurait structuré ta recherche doctorale, au-delà du seul cadre de l’architecture ?
J’ai toujours été très sensible au travail des artistes et des architectes qui font dialoguer différents médiums pour produire une idée : l’image, l’écriture, le dessin, parfois sans hiérarchie claire, laissant une grande place à l’interprétation. Cette manière de penser par déplacements et par associations a profondément structuré mon rapport à la recherche.
La question des échelles - du corps individuel au corps social - a également été centrale assez tôt : la famille, les structures collectives, les relations entre les corps et les espaces. Ce sont des thèmes qui dépassent le cadre de l’architecture et que l’on retrouve notamment dans la littérature, à laquelle je suis attachée.
Les récits, les formes, les usages, mais aussi les manières de se tenir dans l’espace sont liés. Ma recherche doctorale est finalement une tentative de donner une forme architecturale à ces préoccupations, parfois inconfortables, en les faisant dialoguer dans un même champ.
Dans le cadre de ses bulletins annuels, l'OCS donne la parole à certains chercheurs pour parler de leurs parcours de recherche.
Propos par Isaline Maire en janvier 2026

✱ Marion Boisset est architecte, doctorante en architecture à l’OCS (Ensa Paris-Est) de l'Université Gustave Eiffel. Elle poursuit une thèse sous contrat doctoral du Ministère de la Culture depuis 2025.
→ Illustration
Allan Wexler, Table for the Typical House, 2010/2011