Sur les pas des territorialistes avec Federico Diodato
Entretien
Bulletins de l'OCS
Federico, tu as soutenu ta thèse de doctorat en architecture en octobre 2023, que tu as menée en cotutelle, au sein de l’OCS et de l’Università di Bologna. Pourrais-tu nous dire en quelques mots quel a été ton parcours universitaire, et ce qui t’a conduit à entamer une recherche sur ce sujet, et au sein de ces deux unités ?
La thèse est la tentative de répondre à des questionnements qui ont traversé tout mon parcours académique.
Lors de ma licence à l’IUAV (Istituto Universitario di Architettura di Venezia), au sein du studio de projet coordonné par Paola Viganò, je me suis intéressé au rôle que les activités économiques jouent sur le territoire diffus de la Pianura Padana (plaine padane) ; pour mon projet de fin d’études à l’Ensa Paris-Malaquais, j’ai étudié la reconversion et la reconnexion territoriale d’une usine de câbles à Sens, en Bourgogne ; et le Diplôme Spécialisé d’architecte-urbaniste de l’Ensa Paris-Est m’a ensuite permis de me confronter aux outils de ZAE (zones d’activité économique) de Melun-Sénart.
Il me semble que c’est à partir de ce travail d’analyse, de terrain et surtout de projet que les premières problématiques de ma thèse ont émergé.
Pourrais-tu nous dire, en quelques mots également, quel a été l’objet de ta recherche doctorale ?
L’objet de ma recherche doctorale porte sur les outils de planification des zones d’activité et à leur relation - désastreuse - avec le territoire. Ces outils considèrent le territoire comme un simple support passif de la production… Face à cette situation, comment agir ? Comment explorer des approches alternatives ?
L’hypothèse qui structure la thèse est que répondre à ces questions nécessite de réinterroger l’histoire de l’urbanisme en retraçant la généalogie de la démarche « territorialiste » : une approche « eutopique » - le bon lieu, celui de la coopération - ancrée dans le territoire, qui vise à établir une relation synergique entre la production et les richesses locales, tout en respectant les cycles et les rythmes écologiques, tant environnementaux que sociaux.
C’est dans cette perspective que j’ai entrepris un voyage, entre l’Écosse, les États-Unis, l’Italie et la France, suivant des figures, des concepts et leurs traductions ainsi que leurs processus d’acclimatation. Ma thèse constitue, en quelque sorte, la retranscription de ce parcours.
Tu as effectué une thèse en cotutelle, ce qui implique un parcours différent des thèses “classiques”, et un enrichissement culturel, épistémologique, disciplinaire différent. Pourrais-tu nous en dire davantage sur ton expérience du doctorat en cotutelle ?
Réaliser une cotutelle a été pour moi une grande opportunité : elle m’a permis de recréer des liens professionnels avec mon pays, l’Italie, et de bénéficier des ressources de deux laboratoires différents.
Cette expérience a constitué une véritable chance, mais elle a également impliqué de me confronter à deux cultures doctorales distinctes et de faire preuve d’une grande capacité d’adaptation. Mon financement par la Région Émilie-Romagne a notamment impliqué mon intégration dans un laboratoire interuniversitaire, le Smart City 4.0 Sustainable LAB, dont le thème principal est l’application des nouvelles technologies de la communication à la planification urbaine : une approche très stimulante, mais en décalage avec celle que je souhaitais développer dans ma thèse. C’est grâce au soutien de mes directeurs de thèse que j’ai pu conserver la liberté de prendre position et de poursuivre mes propres centres d’intérêt. Bien que cette situation ait demandé un travail supplémentaire, la confrontation entre approches différentes m’a obligé à clarifier mes choix et à m’ouvrir à de nouveaux champs d’intérêt - je pense notamment à l’histoire de la technique et à la technocritique - qui ont sans doute enrichi mon travail de recherche.
Cette thèse de doctorat, que tu as conduite entre 2019 et 2023, visait à réfléchir à une démarche alternative qui permettrait d’envisager des outils de planification capables d’instaurer une relation de maintien et de valorisation des ressources territoriales dans un contexte de production. L’aboutissement de ce travail t'a-t-il mené à des ouvertures concrètes auprès d’acteurs publics ou privés qui réfléchiraient à ces thématiques ? Sinon à de nouvelles perspectives de recherche ?
Le parcours de thèse est avant tout un parcours de découvertes et de rencontres.
La véritable difficulté, pour moi, a été de ne pas me perdre en chemin et d’accepter que certaines pistes devraient être explorées plus tard.
Parmi ces pistes de recherche, l’avenir des territoires ruraux - et la manière de construire, tant du point de vue théorique que projectuel, de nouveaux récits qui soient partagés et désirables - prend aujourd’hui une place de plus en plus importante, notamment grâce à mon engagement aux côtés de Marc Verdier dans la co-animation de la Chaire Nouvelles ruralités – Architecture et milieux vivants.
Cet engagement me permet de renforcer les liens avec les chercheurs et les réseaux rencontrés tout au long de mon parcours doctoral (en particulier le réseau pédagogique et scientifique des Ensa “Perspectives rurales” et la Société des territorialistes), de les enrichir et de les faire évoluer.
Dans ta recherche doctorale, tu as approfondi les investigations éclairant l’approche dite des “territorialistes”, et particulièrement, en Italie. Cette "généalogie territorialiste", tu la poursuis aujourd’hui dans le projet d’ouvrage issu du colloque Entre héritage des Ciam et invention du territoire – Revisiter le débat architectural italien, 1952-1966 (2020), que tu codiriges avec Éric Alonzo. Peux-tu nous en dire davantage sur l’articulation entre tes recherches, l’articulation des interventions du colloque, et le travail autour des textes qui constitueront l’ouvrage ?
Je suis aujourd’hui engagé dans la préparation de deux ouvrages.
Le premier constitue la publication du « cœur » de ma thèse, qui retrace la généalogie de l’approche territorialiste. Il donnera lieu à un ouvrage intitulé À la recherche de l’Eutopie. Généalogie de la tradition territorialiste.
Le second, que je co-dirige avec Éric Alonzo, porte sur le débat architectural italien entre 1952 et 1966. Il me permet à la fois d’explorer et d’élargir une étape fondamentale de cette généalogie, car plusieurs figures ayant participé à ce débat ont également joué un rôle central comme traducteurs et passeurs des approches anglo-saxonnes de la planification régionale. Ils ont ainsi contribué à faire connaître au public italien des auteurs tels que Lewis Mumford ou Patrick Geddes - figures incontournables de la tradition territorialiste !
Tu viens, en septembre 2024, d’être titularisé comme maître de conférences à l’Ensa Nancy et chercheur permanent du LHAC. Une partie de tes recherches est maintenant orientée autour des enjeux écologiques et paysagers en lien avec les logiques de planification, notamment avec ta participation au réseau pédagogique et scientifique “Perspectives Rurales”; à l’animation d’une chaire partenariale de l’Ensa Nancy intitulée “Nouvelles ruralités - Architecture et milieux vivants” et à ta participation à la revue scientifique The European Journal of Creative Practices in Cities and Landscapes. Cette participation à plusieurs projets, mêlant pédagogie, recherche action et recherche théorique, est nourrie par ton parcours scientifique jusqu’alors. Peux-tu nous en dire davantage sur l’inscription de ton approche, celle menée par la spécificité de ta recherche au sein de ces projets ?
Mes recherches actuelles ont trouvé un lieu d’atterrissage dans les territoires ruraux. Cela relève presque de l’évidence : toute la tradition territorialiste considère le lien synergique entre ville et campagne comme fondamental.
Parmi les actions que nous menons sur ces territoires avec la chaire, nous avons récemment célébré les vingt ans des ateliers Hors-les-Murs en organisant deux journées d’études avec la Fédération des parcs nationaux, afin de réfléchir à l’avenir de ce dispositif qui place le projet local au centre. Au printemps prochain (27–29 avril 2026), j’aurai également le grand plaisir de co-diriger avec les collègues de l’Ensa Strasbourg, Andreea Grigorovschi, Marie Mangold, Camille Massotte et François Nowakowski, les prochaines rencontres du réseau pédagogique et scientifique des Ensa “Perspectives rurales” : nous nous intéressons aux luttes territoriales qui, souvent localisées et ancrées dans des lieux habités, se positionnent face aux crises globales et enrichissent les manières de penser l’écologie. Comment, à partir de ces situations de conflit, constituer de nouvelles alliances ?
Comme dans la thèse, les questionnements environnementaux et sociétaux se retrouvent strictement liés.
De même, par ce parcours effectué entre deux pays, la France et l’Italie, et l’Ecosse (qui est le troisième territoire en filigrane de tes travaux), et des expériences que tu as menées sur ces territoires, peux-tu nous dire ce que cela nourrit dans tes recherches actuelles ? Dans tes enseignements ?
Une généalogie consiste à retracer l’histoire d’un objet d’étude. Pour moi, elle a consisté à étudier les relations établies par les figures les plus significatives de la tradition territorialiste et leur contexte d’appartenance, à partir des textes, des publications et des revues auxquelles elles ont participé. Tout au long de la thèse, il a été déterminant pour moi de m’ouvrir à différents terrains de recherche, en particulier à l’Écosse, terre de la figure qui ouvre mon travail de thèse : Patrick Geddes.
J’ai passé trois mois à l’Université d’Édimbourg en tant que chercheur invité, ce qui m’a permis de m’immerger dans ses archives.
L’exploration de ces héritages et filiations est encore en cours et elle est si riche de ramifications qu’elle pourrait ne jamais s’arrêter ! À ce sujet, les 23 et 24 septembre 2026, j’aurai le plaisir de co-organiser, avec Nicolas Tixier et le laboratoire AAU-Cresson de l’Ensa Grenoble, des journées d’études consacrées aux héritages des Summer Meetings menés par Geddes à la fin du XIXe siècle à Édimbourg : une expérience d’une grande actualité pour penser de nouveaux formats pédagogiques interdisciplinaires nécessaires pour former les futurs « designers » du projet de territoire.
Tu enseignes à l’Ensa Nancy et à l’Università di Bologna. Peux-tu nous en dire davantage sur les enjeux que les enseignements portés, en école d’architecture, sur les questions de ruralité, portent ?
Que ce soit au sein de l’atelier de projet ateliers Hors les Murs (que je coordonne depuis deux ans à l’Ensa Nancy) ou du laboratorio di laurea de l’Université de Bologne, coordonné par Annalisa Trentin, où je dirige depuis trois ans un séminaire de recherche, l’enseignement du projet se fonde sur l’immersion dans les lieux. Cette immersion permet de comprendre les enjeux sur place, de se confronter à la réalité et de développer un projet véritablement situé. Le travail de terrain est ensuite articulé avec des cours théoriques permettant de systématiser le savoir. Il me semble qu’une pédagogie immersive, expérientielle et située est aujourd’hui essentielle, non seulement pour travailler sur les territoires ruraux, mais pour tout type de projet, et qu’elle devrait être généralisée dans le cursus des Ensa.
Enfin, pour finir notre entretien, pourrais-tu identifier en quoi, mener un doctorat dans notre discipline a été une expérience te permettant de cultiver, ou d’orienter, une façon de percevoir ta pratique (architecturale, de recherche, d’enseignement) et qui te sers aujourd’hui ?
Dans mon cas, la thèse m’a permis d’entreprendre un parcours de réflexivité sur ma pratique d’architecte, ainsi que sur le rôle que nous pouvons jouer dans la transformation de notre environnement. Ce parcours m’a surtout donné de l’espoir : même si les défis auxquels nous sommes confrontés sont immenses et, à bien des égards, sans précédent, nous ne partons pas de zéro. Nous pouvons apprendre des héritages toujours vivants, les faire évoluer, et nous appuyer sur eux pour contribuer à rendre nos mondes plus vivables pour toutes et tous.
Dans le cadre de ses bulletins annuels, l'OCS donne la parole à certains chercheurs pour parler de leurs suites de recherche.
Propos recueillis par Isaline Maire en janvier 2026

✱ Federico Diodato est architecte, urbaniste, docteur en architecture, maître de conférences en Ville et Territoire à l'Ensa Nancy, membre permanent du LHAC (Ensa Nancy), et membre associé de l'OCS (Université Gustave Eiffel) et enseignant à l’Université de Bologne. Il a effectué une thèse en cotutelle entre l'OCS et l'Università di Bologna entre 2019 et 2023.
→ Illustration
Couverture de la brochure I-Rur canavese, 1962, Associazione Archivio Storico Olivetti, Ivrea.