Immersion en monde rural Alessandra Miglio
Entretien
Bulletins de l'OCS
Alessandra, tu es architecte, et tu as souhaité te consacrer, à l’issue de ton diplôme, à une recherche doctorale autour des enjeux liés à l’habitat paysan. Peux-tu nous dire en quelques mots quel a été ton parcours et comment est née cette recherche, de ses prémices au sein du parcours-recherche de Master à la construction de ton sujet de doctorat ?
Mon parcours à l’École d’Architecture de Marseille a été marqué par une prise de distance progressive avec la pratique professionnelle de l’architecture. Si les études se sont révélées très stimulantes, mes expériences en agence m’ont confrontée aux limites d’une pratique souvent dominée par des impératifs économiques, au détriment des enjeux sociaux et environnementaux que je considérais centraux. En parallèle, des lectures et expériences extérieures m’ont conduite à déplacer mon regard des objets habituels de l’architecture vers la terre, envisagée dans sa dimension nourricière et comme objet de tensions entre différents usages.
Le « parcours recherche » (ndlr. : formation à la recherche dispensée en complément du diplôme de master en architecture conduisant à l’obtention d’une mention recherche) suivi en Master m’a permis d’opérer ce décalage, en explorant d’autres objets, espaces et échelles que ceux de l’architecture. Mes premières expériences de recherche et ensuite mon mémoire de fin d’études - centré sur le territoire de l’ex-ZAD (zones à défendre) de Notre-Dame-des-Landes - ont confirmé mon intérêt pour l’enquête de terrain et pour les enjeux du monde paysan face au système agro industriel. Ma recherche dans le bocage breton a également ouvert une perspective de « réconciliation » avec la discipline architecturale : après ma soutenance, des habitants m’ont fait part d’une problématique - l’accès au logement des agriculteurs – et m’ont proposé de suivre un projet de construction de « logements sociaux paysans » porté par le Département certaines fermes de la ZAD. Rapidement, j’ai réalisé que les enjeux de l’habitat agricole concernent en réalité l’ensemble du territoire français, freinant l’installation paysanne et la transmission des fermes. C’est à partir de ces constats que j’ai construit le sujet de mon doctorat, débuté en octobre 2024 avec un financement de l’Agence de la transition écologique (ADEME).
Peux-tu nous en dire davantage sur les problématiques soulevées aujourd’hui par le logement paysan, et particulièrement, à travers les terrains sur lesquels tu travailles ? Qu’est-ce que cela révèle comme enjeu, sur la place du logement et de l’habitat dans les territoires ruraux, dans notre imaginaire et notre conception dans notre société ?
Pour répondre brièvement, la question de l’accès au logement des agriculteurs a émergé récemment dans le débat public en lien avec le défi du renouvellement des générations agricoles. Souvent identifié comme le deuxième frein à l’installation après l’accès au foncier, il concerne à la fois les repreneurs et les agriculteurs partant à la retraite. Le plus souvent, les cédants dissocient l’habitation du reste de la ferme dans le but de rester vivre sur place ou bien de réaliser une plus-value en la vendant hors marché agricole. Les repreneurs se retrouvent ainsi sans solution de logement sur la ferme, ce qui fragilise - voir conduit à l’échec - de nombreux projets d’installation au profit de l’agrandissement des exploitations voisines. La construction de logements neufs par les repreneurs se heurte par ailleurs aux restrictions réglementaires imposées par les pouvoirs publics, qui craignent la spéculation sur les maisons de ferme et veulent éviter l’artificialisation et le mitage des espaces agricoles.
Ces dynamiques se déclinent de manière différente selon les territoires et les systèmes de production, mais révèlent globalement une opposition profonde entre une conception du logement comme patrimoine privé de l’agriculteur et, au contraire, comme partie intégrante de l’outil de travail agricole. Ma thèse interroge les conditions de la pérennité du lien entre le logement et l’exploitation agricole et s’appuie notamment sur l’analyse de démarches locales expérimentant en France des solutions de logement agricole que je qualifie d’ « anti-spéculatives ».
Tu mènes ta recherche au sein de l’OCS et de l’UMR Innovation de l’INRAE. Peux-tu nous dire en quoi cette insertion dans deux unités aux profils disciplinaires différents éclaire et ouvre ta recherche ? En quoi tes emprunts à d’autres disciplines que l’architecture sont porteurs d’ouverture ? Qu’est-ce qu’ils te permettent d’investiguer différemment ?
Ensemble, ils assurent un encadrement cohérent et complémentaire en architecture, urbanisme et géographie rurale. L’inscription dans les deux laboratoires me permet d’évoluer dans deux environnements scientifiques riches et différents, mais aussi de discuter régulièrement de mes travaux au sein de plusieurs communautés de recherche à l’échelle nationale et européenne qui interrogent avec des approches différentes la prise en compte des enjeux agricoles et alimentaires dans l’aménagement du territoire et l’urbanisme.
Mon ancrage disciplinaire reste toutefois une question ouverte. J’ai construit mon projet de thèse à partir d’une problématique de terrain - celle du logement agricole - et la réflexion disciplinaire est venue dans un second temps. Ma formation d’architecte m’a appris à articuler différentes échelles spatiales ainsi qu’à porter un regard transversal sur différents aspects d’un même objet, outils qui se révèlent précieux dans l’investigation d’un objet complexe comme le logement agricole. Néanmoins, la démarche que j’ai entrepris me pose des questionnements importants en termes de positionnement et de légitimité académique. De fait, je travaille peu à l’échelle du bâtiment mais je reste attachée à des aspects centraux de l’architecture comme les modes d’habiter, la spatialité ou le recours au dessin. Mon travail mobilise des concepts et des méthodes issus de disciplines variées, auxquelles je n’ai pas été initialement formée, ou très peu (l’urbanisme, les sciences sociales, la géographie rurale, le droit, l’histoire..) ce qui implique un effort constant de consolidation théorique. Tout cela nourrit une réflexion de fond sur mon positionnement, toujours en tension entre légitimité disciplinaire et pertinence thématique.
Enfin, je dirais que je me situe moins dans une démarche interdisciplinaire que dans une forme de transdisciplinarité, car la problématique du logement agricole appelle à un dépassement des cadres disciplinaires et à une intégration des savoirs non académiques produits par les acteurs de terrain à partir de leurs préoccupations opérationnelles.
Peux-tu expliciter davantage comment se pense et s’articule ton travail entre la recherche théorique et la recherche-action vouée à outiller dans le futur l’action publique ?
L’articulation entre recherche théorique et recherche-action est une autre réflexion centrale dans ma thèse. En perspective, ces deux dimensions sont appelées à s’enrichir mutuellement : la recherche théorique permet de poser des questions pertinentes sur le terrain et offre aux acteurs un décalage de regard souvent utile. En retour, la dimension « action » ancre la recherche dans des situations concrètes et limite le risque de déconnexion du réel. Cependant, dans ma pratique, cette articulation est parfois marquée par des tensions en termes de temps, de priorisation et de posture.
Ma thèse n’est pas inscrite dans un projet formel de recherche-action multi partenarial, mais elle comporte néanmoins une forte dimension opérationnelle. Je suis en effet immergée dans un réseau dense d’acteurs mobilisés, à l’échelle nationale et locale, sur la question du logement agricole. Cette immersion implique des sollicitations régulières pour prendre part à des échanges, intervenir dans des séminaires ou contribuer à la production de livrables - activités qui participent à la discussion de mes premiers résultats et à la mise en lien des initiatives de terrain à travers la France. Ces interactions nourrissent directement ma compréhension des préoccupations concrètes des acteurs et m’obligent à réfléchir très tôt à l’opérationnalisation de mes analyses.
Dans le même temps, ma problématique de thèse ne se superpose pas exactement à celle des acteurs opérationnels. Il s’agit donc de maintenir une tension productive entre ces deux registres : rester ancrée dans la réalité de terrain tout en préservant la spécificité de la recherche académique. Et comme je participe, à certains égards, aux dynamiques que j’analyse, je ne peux pas adopter une position d’observation entièrement extérieure. La recherche d’une posture juste implique de rester attentive à ce que je peux apporter au terrain en tant que chercheuse — recul analytique, mise en perspective, investigations que les acteurs n’ont ni le temps ni les compétences de réaliser — sans prétendre se substituer à ces derniers dans leurs prérogatives opérationnelles. Il s’agit aussi de nourrir un lien de confiance et de réciprocité avec eux en évitant les écueils de l’ « extractivisme » scientifique.
Enfin, le caractère encore relativement émergent du logement agricole dans la littérature scientifique, combiné à la mobilisation croissante des acteurs ces dernières années, fait que le terrain impose souvent son propre tempo, difficilement compatible avec celui de la recherche académique. Trouver un équilibre plus juste entre ces deux dimensions reste un enjeu majeur pour la suite de ma thèse.
Aujourd’hui tu commences ta deuxième année de thèse, et tu as d’ores-et-déjà effectué plusieurs séjours de terrain. Qu’est-ce que la démarche immersive sur le terrain apporte-t-elle à ton investigation ? Peux-tu nous en dire davantage sur ce que tu fais durant ton terrain ? Quels médiums utilises-tu pour conduire et retranscrire tes rencontres avec les habitants, et en quoi ces médiums participent-ils à rendre compte du réel que tu observes ?
Le terrain occupe une place centrale dans ma recherche et ne se limite pas aux séjours et aux entretiens. Il inclut l’ensemble du travail en amont et en aval : prises de contact, préparation des enquêtes, analyse de la documentation produite par les acteurs, ainsi que le long travail de retranscription, de synthèse et d’analyse des matériaux collectés. L’entretien des liens avec les acteurs est aussi indispensable pour suivre l’évolution des projets à distance, sur le temps long.
Mes enquêtes prennent le plus souvent la forme d’immersion de plusieurs jours sur les sites étudiés. J’y rencontre à la fois les habitants ou porteurs de projets, mais aussi un ensemble d’acteurs à l’échelle départementale (élus, représentants syndicaux, services de l’État, techniciens d’organismes para-agricoles, associations), ce qui me permet de croiser les points de vue, de saisir les jeux d’acteurs, les négociations et les tensions autour des projets, ainsi que les spécificités territoriales des problématiques analysées. Lorsque je suis hébergée sur place, ma participation à la vie du lieu favorise l’accès à des situations informelles, qui échappent souvent aux cadres d’enquête plus formalisés. Ces moments où la frontière entre enquête et vie quotidienne s’estompe sont précieux pour saisir des récits, des pratiques et des réflexions parfois déterminants pour la compréhension des situations observées.
Pour conduire et restituer ces enquêtes je mobilise différents médiums en plus du texte : entretiens enregistrés, photographies utilisées comme supports de dessin, carnet de terrain, schémas… Le croisement de ces outils me permettra, à terme, de rendre compte des dimensions matérielles, sensibles ou relationnelles qui, difficiles à saisir par le seul discours, constituent parfois une matière de réflexion à part entière.
Quelles sont les pistes de restitutions que tu souhaiterais donner à cette recherche doctorale ?
Une fois que j’aurai soutenu ma thèse, je souhaite explorer des formes de restitution permettant de rendre mon travail accessible à un public élargi et notamment aux personnes concernées, éloignées des milieux académiques. Je compte développer davantage la pratique du dessin, voire de la bande dessinée, des supports qui me semblent particulièrement adaptés pour communiquer de manière vivante et concrète sur des enjeux complexes du logement agricole. Je prévois aussi de mettre en place des ateliers de discussion collective réunissant des agriculteurs et des acteurs institutionnels afin de mettre en discussion mes résultats mais aussi nourrir et documenter le débat sur les stratégies de solution identifiées et leur réplicabilité.
Au-déjà de ces perspectives de fin de thèse, j’œuvre d’ores et déjà à la production de résultats intermédiaires sous forme d’articles scientifiques mais aussi de documents opérationnels - « boîte à outils », fiches synthétiques et autres supports – que j’élabore parfois en collaboration avec les acteurs des innovations étudiées et dont le but est de contribuer dès à présent à la mise en place de mesures pertinentes en matière de logement agricole sur le terrain.
Quelles sont les nouvelles perspectives de recherche que tu envisages pour la suite ?
À mesure que j’avance dans ma thèse, je constate le caractère foisonnant de mon sujet de recherche. Je dois faire des choix et laisser de côté certains aspects ou dispositifs méthodologiques, parfois au prix d’une certaine frustration. Ces limites ouvrent toutefois de nombreuses perspectives de prolongement, notamment si je poursuis dans la recherche académique dans le cadre d’un post-doctorat.
Si la recherche et l’enseignement restent des horizons très stimulants, j’envisage également de poursuivre mon engagement, pour un temps, en dehors du monde académique. Je souhaiterais alors explorer des formes de travail plus opérationnelles autour du logement agricole, que ce soit à travers des activités de conseil, d’assistance à maîtrise d’ouvrage ou de formation, ou bien en tant que chargée de mission au sein de collectivités territoriales ou de structures d’accompagnement agricoles.
Dans l’idéal, j’aimerais inscrire la suite de mon parcours dans un cadre permettant de renforcer les liens entre la recherche académique et l’action. La complémentarité entre ces deux approches me semble essentielle pour contribuer à des transformations concrètes sur le terrain tout en continuant à produire des connaissances sur les conditions mêmes de ces transformations.
Dans le cadre de ses bulletins annuels, l'OCS donne la parole à certains chercheurs pour faire un focus sur une recherche parmi celles de l'unité.
Propos recueillis par Isaline Maire en janvier 2026

✱ Alessandra Miglio est architecte, doctorante à l'OCS (Ensa Paris-Est) de l'Université Gustave Eiffel) et à l'UMR Innovation de l'INRAE Montpellier. Elle poursuit une thèse sous contrat d'allocataire de recherche de l'ADEME depuis 2024.
→ Illustration
Alessandra Miglio, Amalia, avec son troupeau de brebis, récemment installée en Aveyron (en haut), La yourte de la bergère, habitat léger permanent mais non régularisé (en bas), 2026