École d’architecture
de la ville & des territoires
Paris-Est

À travers les champs de Vénétie avec Alessandra Marcon



Entretien
Bulletins de l'OCS

Alessandra, tu es architecte et urbaniste, et tu as soutenu ta thèse de doctorat en aménagement et urbanisme, en septembre 2022, que tu as menée en cotutelle, au sein de l’OCS et de l’Università Iuav di Venezia.
Pourrais-tu nous dire en quelques mots quel a été ton parcours universitaire, et ce qui t’a conduite à entamer une recherche sur ce sujet, et au sein de ces deux unités ?

Mon parcours universitaire s’est construit à la croisée de l’architecture, de l’urbanisme et des études territoriales. Après un diplôme en architecture à l’Université Iuav de Venise, j’ai poursuivi mes études au sein du Diplôme Spécialisé d’architecte-urbaniste (DSA d’architecte-urbaniste) à l’École nationale supérieure d’architecture de Paris-Est, puis j’ai mené une thèse de doctorat en cotutelle entre ces deux institutions. Ce parcours a progressivement orienté mes intérêts vers les relations entre formes urbaines, production et territoires dans un contexte de transformations écologiques profondes qui interrogent les modes dominants de production de l’espace. La rencontre entre l’Observatoire de la condition suburbaine et l’Université Iuav de Venise s’est faite autour d’intérêts scientifiques communs : une attention portée aux territoires suburbains et de la dispersion, à leur formes et aux récits qui structurent leur avenir. La cotutelle (ndrl. de direction de thèse, double direction par un directeur de chaque institution dans chaque pays) s’est imposée comme une évidence pour croiser deux traditions de recherche très proches mais aussi complémentaires, ancrée dans la lecture morphologique des territoires, la culture du projet et l’analyse socio-spatiale.

Pourrais-tu nous dire, en quelques mots également, quel a été l’objet de ta recherche doctorale ?
Ma recherche doctorale portait sur la formation et les récits des territoires agro-industriels, à partir de deux terrains comparés : le bocage vendéen et le Val-de-Marne. Il s’agissait de comprendre comment la petite industrie et la petite agriculture ont façonné des formes territoriales hybrides, souvent invisibilisées par les catégories classiques de l’urbanisme, et comment ces territoires continuent aujourd’hui d’évoluer face aux nouveaux enjeux territoriaux liés au thème de la production.

Tu as effectué une thèse en cotutelle, ce qui implique un parcours différent des thèses “classiques”, et un enrichissement culturel, épistémologique, disciplinaire différent. Pourrais-tu nous en dire davantage sur ton expérience du doctorat en cotutelle ?
La cotutelle a profondément structuré mon doctorat. Elle m’a permis d’expérimenter un double ancrage institutionnel, méthodologique et culturel. Travailler entre deux langues, deux cadres académiques et deux manières de faire de la recherche a été exigeant, mais extrêmement formateur. Cette position « entre » m’a conduite à interroger en permanence mes outils, mes références et mes postures, et à construire une recherche qui doit dialoguer avec des traditions disciplinaires différentes.

Cette thèse de doctorat, que tu as menée entre 2018 et 2022, a étudié la formation et les récits qui tissent les territoires agro-industriels et les espaces de la petite industrie et de la petite agriculture, dans le Bocage vendéen et le Val-de-Marne. Quels ont été les atterrissages de cette recherche (avec les acteurs locaux des territoires concernés, avec les politiques publiques) ? Dirais-tu que cette recherche a fait émerger d’autres questionnements, et si oui, lesquels ?
Les atterrissages de la recherche ont été multiples. Sur les terrains, elle a nourri des échanges avec des élus, des techniciens, des agriculteurs et des acteurs associatifs, notamment autour de la reconnaissance des spécificités des territoires productifs, mais surtout sur les limites des discours et des outils de projets de l’aménagement de l’espace. Elle a aussi permis d’alimenter des réflexions sur les politiques publiques, en soulignant les décalages entre les outils de planification et les réalités locales. La recherche a fait émerger de nouveaux questionnements, en particulier sur les capacités de transformation écologique de ces territoires et sur le rôle des pratiques agroécologiques dans la fabrique urbaine contemporaine.

À l’issue de ton doctorat, tu as poursuivi tes recherches au sein des deux unités, française et italienne, autour de plusieurs projets de recherche interrogeant les interactions entre urbanisme et agriculture, et suivant les approches des deux unités. Pourrais-tu nous dire sur quoi tu as travaillé et en quoi ces doubles “lunettes” (entre l’Iuav et l’OCS), t’éclairent, t’ouvrent, te requestionnent sur tes objets d’étude ?
Après la thèse, j’ai poursuivi mes travaux au sein de l’OCS et de l’Iuav autour de projets portant sur les interactions entre urbanisme, agroécologie et les enjeux liés au système alimentaire. En particulier, j’ai travaillé sur la plaine vénitienne et sur le territoire de la lagune de Venise. Les « doubles lunettes » françaises et italiennes me permettent de croiser une attention aux politiques publiques et aux dynamiques sociales avec une attention particulière sur la lecture morphologique et sur le débat international, ce qui enrichit et complexifie mes objets d’étude.

Cette année, tu as mené un post-doctorat entre ces deux unités, cette fois, sur la plaine centrale de Vénétie, territoire mêlant un caractère d’hybridité urbano-rurale important. Peux-tu nous dire comment est né ce projet, et en quoi a consisté ce post-doctorat ? Peux-tu nous indiquer les méthodes que tu as développées dans ce travail (enquête de terrain, dialogue avec des collectivités, entretien avec des agriculteurs, des activistes, des scientifiques en agronomie, écologie,...) ?
Le post-doctorat mené dans la plaine centrale de la région de Vénétie est né de la continuité de ces réflexions et de l'intérêt partagé par les deux unités de recherche pour les territoires de dispersion et de l’hybridité urbaine-rurale. La plaine vénitienne, comme le bocage vendéen, est un territoire où la culture paysanne est restée présente pendant longtemps, jusqu'à l'après-guerre, lorsque s'est engagé un processus d'industrialisation diffus lié au paradigme du développement local. Aujourd'hui, ce sont deux territoires intégrés dans des logiques d'urbanisation planétaire, qui héritent néanmoins des traces historiques de ces transformations, traces tangibles et encore lisibles dans l'espace dans l'idée d'un territoire palimpseste. Ce qui m'intéressait dans cette recherche post-doctorale, était de comprendre, comme pour la Vendée, s'il existe des traces d'un mouvement agroécologique en Vénétie et les initiatives qui en font partie. C'est pourquoi j'ai décidé, comme dans le bocage, de me rapprocher des réseaux de producteurs et de mangeurs liés aux Groupements d'Achat Solidaire (GAS), qui sont l'équivalent des Associations pour le maintien d'une agriculture paysanne (AMAP) françaises, même s'ils diffèrent à bien des égards. J'ai développé une recherche qui combine une méthode qualitative et quantitative, par une enquête ethnographique - pour faire émerger les micro-histoires et les voix du territoire à travers des enquêtes sur le terrain, des entretiens avec des agriculteurs et des activistes - et en la confrontant à une cartographie critique, visant à rendre visibles ces contre-mouvements qui s'éloignent des voies de la marchandisation du monde, en l'occurrence de l'alimentation (Gonzales de Molina et al., 2019).

De ce projet, a émergé plus précisément dans tes travaux la notion d’agro-écologie. Peux-tu nous en dire davantage sur cette dénomination, et sur ces manifestations ?
La notion d’agroécologie s’est imposée comme un cadre d’analyse particulièrement pertinent pour interpréter ces transformations. Elle ne renvoie pas uniquement à un ensemble de pratiques agricoles, mais également à un champ scientifique et à un important mouvement socio-politique, qui émerge aujourd’hui à l’échelle internationale, y compris en France et en Italie. La notion d’agriculture paysanne ainsi que les débats autour des « nouveaux paysans » s’inscrivent pleinement dans cette dynamique. Contrairement à la séparation disciplinaire historiquement établie entre urbanisme et études agraires, ces questions ouvrent des espaces de réflexion communs entre ces deux champs du savoir. Depuis ma thèse de doctorat, je m’attache à montrer que les initiatives agroécologiques — telles que les mouvements de retour à la terre ou l’émergence de systèmes alimentaires alternatifs — impliquent nécessairement un dialogue avec les enjeux du projet territorial et de l’aménagement du territoire. L’urbanisme, tant dans sa dimension de recherche que de projet, possède en effet la capacité de produire et de diffuser des récits et des représentations susceptibles soit de soutenir ces initiatives et les imaginaires d’avenir auxquels elles sont associées, soit, au contraire, de les entraver. Être à l’écoute de ces expérimentations et de ces récits alternatifs sur l’avenir des territoires productifs — ainsi que des tensions, des fragilités et des conflits qui les traversent — me paraît dès lors essentiel pour accompagner la transition écologique promue par les politiques publiques.

Dans le cadre de ce post-doctorat, tu as mis en place des rencontres internationales interrogeant les liens entre urbanisme et agriculture. Peux-tu nous en dire davantage sur ces rencontres : comment ont-elles émergé, quel a été le but de confronter ces points de vue (tant professionnel, que culturel) ? Est-ce que cet ancrage entre deux unités de recherche a influencé cette ouverture ?
Les rencontres internationales que j’ai organisées dans le cadre de mon post-doctorat sont nées de la volonté de créer des espaces de dialogue entre urbanisme et agriculture, et plus spécifiquement avec l’agroécologie, en croisant des points de vue scientifiques, professionnels et culturels d’abord entre la France et l’Italie, puis à l’échelle européenne. L’objectif était de dépasser la séparation disciplinaire historique entre études urbaines et études agraires, en mettant en discussion des pratiques de recherche, de projet et d’enseignement confrontées aux transformations contemporaines des territoires productifs.
La première rencontre, Urbanism and Agriculture. Dialogues between Italy and France, organisée en mars 2024 à l’Iuav de Venise, a constitué un moment exploratoire. Elle a permis d’interroger le retour actuel de l’agriculture dans le champ de l’urbanisme, les alliances possibles entre urbanistes et producteurs, et la place de l’agroécologie face aux enjeux éco-climatiques. En réunissant des chercheurs et praticiens issus de contextes français et italiens, j’ai cherché à faire émerger des convergences mais aussi des différences culturelles dans les manières d’approcher et articuler le lien entre projet territorial et production agricole. Ces échanges ont également nourri des prolongements concrets, notamment la construction du projet « Une ambassade paysanne » pour la Biennale d’architecture de Venise 2025 coordonné par Sébastien Marot et Pierre Janin.
La deuxième rencontre, Urbanism Meets Agroecology, Dialogues between Italy and France organisée en juin 2025, a approfondi ce dialogue en abordant l’agroécologie dans sa triple dimension de science, de pratiques et de mouvement socio-politique, avec un focus sur la scène italienne et française. Elle a interrogé la capacité du projet urbain à soutenir des formes d’ingéniosité située, les relations entre initiatives bottom-up et action publique, ainsi que les liens entre les pratiques opérationnelles, la recherche et l’enseignement. L’objectif n’était pas d’aboutir à une synthèse consensuelle, mais de rendre productives les tensions sous-jacentes à ces dimensions transversales. Cette deuxième étape a permis de consolider un réseau scientifique transnational et d’approcher ce champ émergent de l’Agroecological Urbanism grace aux contributions de Chiara Tornaghi et Michiel Dehaene.
La troisième rencontre, Urbanism Meets Agroecology. Operational, Research and Pedagogical Approaches in Europe, qui s’est tenue en septembre 2025, a élargi la discussion à l’échelle européenne. Elle a permis de comparer des expériences issues de différents contextes internationaux, en mettant l’accent sur les pratiques opérationnelles, les conflits autour des communs et l’influence de l’agroécologie sur le projet urbain et les approches pédagogiques.
L’ancrage entre l’OCS et l’Iuav a constitué une condition structurante de cette dynamique, en permettant non seulement la mise en circulation de réseaux scientifiques transnationaux, mais également la consolidation d’une coordination académique partagée et l’obtention d’un soutien institutionnel décisif, notamment de la part de l’Université Gustave Eiffel, de l’Institut Français et du Ministère de la Culture. Ce double ancrage a favorisé une véritable coproduction intellectuelle entre équipes, au-delà d’une simple collaboration ponctuelle. En ce sens, ces trois rencontres ont constitué à la fois un dispositif de recherche, un outil de structuration de réseau et un espace d’expérimentation et de dialogue. Elles ont contribué à démontrer l’urgence de considérer la dimension de l’agroécologie pour penser l’avenir des territoires habités, tout en affirmant la nécessité d’un dialogue qui traverse les frontières disciplinaires et géographiques. Dans cette perspective, les trois rencontres ont fonctionné simultanément comme dispositif de recherche, comme infrastructure de mise en réseau et comme laboratoire d’expérimentation théorique et méthodologique. Elles ont permis de problématiser la place de l’agroécologie dans le champ de l’urbanisme non pas comme objet périphérique, mais comme cadre critique central pour renouveler l’approche d’analyse et projet des territoires habités. En ce sens, elles ont contribué à affirmer la nécessité d’un dialogue qui traverse les frontières disciplinaires, institutionnelles et géographiques.

Tu as fini ton post-doctorat en juin 2025. Quelles sont les poursuites de tes recherches actuelles ? Peux-tu nous dire quelques mots, pour conclure cet entretien, sur les suites de tes recherches ?
Depuis la fin du post-doctorat en juin 2025, je poursuis mes recherches autour de ces thématiques, avec des ramifications issues de la thèse et du post-doctorat, ainsi que le montage de nouveaux projets de recherche, certains en lien direct entre les deux unités. Plusieurs publications sont actuellement en préparation, issues à la fois de la thèse et des travaux menés durant le post-doctorat. Dans cette perspective, je m’intéresse notamment aux tensions entre initiatives agroécologiques et dispositifs institutionnels, à la question des communs et aux formes contemporaines d’appropriation, gestion et régénération du foncier agricole, en tension avec les dynamiques d’accaparement et de financiarisation de la terre. Parallèlement, je travaille au montage de nouveaux projets de recherche, dont certains associent directement les deux unités. Dans mon travail je vise à développer des enquêtes comparatives à l’échelle européenne, en articulant analyse spatiale, étude des politiques publiques et observation des pratiques situées.
Ces prolongements visent ainsi à approfondir la réflexion sur les potentialités — mais aussi les ambivalences — du dialogue entre urbanisme et mouvement agroécologique contemporain, que je considère un terrain privilégié pour analyser les recompositions actuelles des rapports entre production, habitat et projet de territoire.

Dans le cadre de ses bulletins annuels, l'OCS donne la parole à certains chercheurs pour parler de leurs suites de recherche.
Propos recueillis par Isaline Maire en janvier 2026

Alessandra Marcon est architecte, urbaniste, docteure en urbanisme et aménagement de l’espace, chercheure à l’Università IUAV di Venezia, membre associée de l'OCS (Université Gustave Eiffel). Elle a effectué une thèse en cotutelle entre l'OCS et l'Università IUAV di Venezia entre 2018 et 2022 et un post-doctorat en 2024-2025.





→ Illustration
Carte interscalaire représentant la micro-ferme "Le champ des écoutes", située en Vendée, Alessandra Marcon, 2025